RENDEZ-VOUS SUR LE PONT DES ARTS
Lecture presentée au séminaire au Théâtre Kolibri, Budapest, le 28 octobre 2005
Lucie et son bâton-bateau
Ce jour là ne fut pas un jour comme les autres pour Lucie. Elle avait à peine 5 ans et allait souvent trouver abri sur le pont de bois tout blanc , juste derrière sa maison. Elle y jouait au « bâton-bateau » sur l’eau. Elle lâchait un morceau de bois d’un côté du pont et se retournait très vite pour le voir réapparaître de l’autre côté. Il dansait et tournoyait au rythme de la mélodie de l’eau. Il dansait, sautillait, puis continuait sa balade, pour tenter d’atteindre ce pays mystérieux, là-bas, aux frontières de l’inconnu, après le virage tracé par les peupliers et les saules…
Quelques fois le « bâton-bateau » s’arrêtait bien avant, caché, calfeutré dans les roseaux et les joncs de l’une ou l’autre rive. Lucie ne savait pas alors, s’il s’était réfugié là par peur de naviguer, seul, sur les flots, ou pour être sûr de ne pas quitter le pont et ses rives ; à moins que ce ne soit pour jouer à cache-cache avec elle.
Ce jour-là, ce n’est pas à « un bâton-bateau que Lucie propose la balade vers l’inconnu, c’est à une rose cueillie dans le jardin de sa mère. Et voilà que la fleur la surprend, elle ne suit pas le cours de la rivière, elle s’arrête, là, tout près de son regard, au cœur de l’eau. Lucie lui sourit, lui parle, lui confie ses secrets du jour, ses rêves de maintenant et ceux de demain…, comme si la fleur avait toujours été là pour l’écouter. La fleur aux pétales éclatants d’étincelles d’eau, danse pour Lucie et joue au bateau sur l’eau.
Le lendemain matin, aux premières heures du jour, Lucie est sur le pont de bois tout blanc. La fleur n’est plus là. Lucie est seule.
Dans les eaux du soleil levant, seul le reflet de son visage aux lignes changeantes répond à son appel, mais elle cherche ce qu’elle ne voit plus. Elle entend dans son silence un bruissement léger sous l’arcade du pont, un souffle à peine visible dans les peupliers et les saules du pays mystérieux. Dans son silence, celui de la rivière et celui du vent, elle se souvient, elle imagine…
Elle imagine que la fleur aurait pu se transformer en lune d’eau, en nymphéa, comme ceux de Claude, ceux qu’elle avait vus avec sa maîtresse, sur un tableau au musée de Giverny.
Si la rose avait été nymphéa, elle aurait toujours été là et leur rencontre aurait pu durer encore et encore et encore…
Mais sa fleur était peut-être partie parce qu’elle l’avait laissée toute seule, parce qu’elle n’avait pas de copains d’abord et qu’elle s’était ennuyée. Alors Lucie, dans le jardin de son père et de sa mère où les roses sont fleuries, s’en va cueillir une brassée de fleurs, qu’elle laisse tomber une à une, délicatement, du haut du pont. C’est ainsi que toutes cheminent en procession vers les frontières de l’inconnu…
Que ce serait-il passé si, la veille, la fleur avait continué sa route, lorsque Lucie l’avait lâchée au dessus du pont, ou si elle n’avait pas disparu le lendemain matin ? Sans doute Lucie aurait continué son jeu quelque temps, puis s’en serait lassée et en aurait imaginé un autre.
Ce qui a rendu ce jeu mémorable et attachant pour cette petite fille, au delà du plaisir de voir disparaître et réapparaître le « bâton-bateau », ce sont les ruptures qui se sont effectuées dans l’élaboration de son jeu imaginaire : un arrêt du voyage de la fleur juste sous son regard, puis le lendemain sa disparition.
Deux interruptions, deux brisures dans le temps qui ont ouvert d’autres espaces. Deux brisures qui, pour Lucie, ont fait trace dans sa mémoire, peut-être parce qu’elles apparaissaient là comme des énigmes auxquelles elle n’avait pas de réponse ;
Seule sur le pont, c’est à son imaginaire qu’elle a eu recours, pour parer ces énigmes de mots et d’images, pour inventer un autre jeu de perte et de retrouvailles…
L’imaginaire, domaine psychique mis en scène quand l’être humain est confronté à la séparation, à la solitude, mais aussi aux énigmes de la vie et de la mort.
Aux temps du tout-petit
Le tout petit enfant est porté, soigné, parlé par sa mère ou la personne qui occupe cette place là. Il est imprégné de sa mère, sa voix, son parfum, sa nourriture, sa parole. Elle laisse des empreintes d’elle-même sur son bébé, de ce qui la construit, de ce qui la constitue, mais également de son imaginaire et de son désir, empreintes qui s’inscrivent aussi malgré elle. Comme des Sésame ouvre toi, elles vont ouvrir à l’enfant les portes d’un avenir possible.
C’est bien parce qu’elle va lui donner en même temps qu’elle le nourrit autre chose qu’une certaine quantité de lait, comme la lecture et l’interprétation de ses propres émotions, que l’enfant ne vivra pas les siennes comme étrangères à lui même. En buvant son lait, il boit aussi les paroles et le regard de sa mère. Il pourra, petit à petit, mettre du sens à ce qui le traverse, et se construire une image dans laquelle il se reconnaîtra. Il se découvre d’abord dans le regard de sa mère ou la personne qui est à cette place là, ses soins, sa voix, sa parole.
S’il parlait, il pourrait presque dire : « Elle , c’est moi ; moi c’est elle ! ». Mais justement il ne parle pas encore, c’est pour cela qu’il pourrait le dire !
En lui parlant, en nommant les choses, mais aussi en disant l’être la mère ouvre d’autres voies à son enfant qui vont lui permettre de s’écarter d’elle, de s’écarter de son immédiateté. En lui parlant, tout en prenant soin de lui par les attentions qu’elle lui prodigue, la nourriture qu’elle lui offre, elle lui dit qu’il existe un ailleurs à elle et à lui, qui est déjà là depuis longtemps mais qu’il ne perçoit pas comme tel. Il existe pour l’enfant parce que sa mère y porte intérêt. Il le voit, il en sent les gestes , il entend sa voix : elle lui dit qu’il y a aussi son père et le monde. Elle dit à son enfant qu’il n’est pas tout à fait tout pour elle, que son désir est aussi ailleurs , vers son père à lui, et que ce père a aussi des désirs pour lui, vers son homme à elle qui porte les couleurs du monde, vers le monde teinté de ses désirs de femme.
La parole qu’elle lui adresse fait lien entre elle et lui, mais elle les sépare également.
La mère si proche commence à s’éloigner. L’enfant, lentement s’écarte d’elle, il va la regarder, elle, lui parler à elle, il s’en écarte pour s’en approcher.
C’est ainsi que, dans le temps d’absence de sa mère, sans y réfléchir, le bébé de quelques mois va pouvoir faire revenir au creux de lui, par son imaginaire, son objet d’amour disparu.
Il va jouer, avec ses mains, ses pieds, sa voix… Il va découvrir ses propres possibilités de retrouvailles.
La séparation, lorsque l’enfant a été suffisamment soutenu par sa mère, dévoile la scène de l’imaginaire. La séparation d’avec l’objet d’amour ne se fait pas sans angoisse et sans souffrance. L’imaginaire tempère la souffrance de l’enfant et habille son angoisse d’une parure supportable.
Si le petit enfant a ses propres possibilités de retrouvailles qu’il met en œuvre avec son imaginaire avec la découverte de son corps, dans le plaisir de ses jeux de voix et plus tard dans l’élaboration de ses jeux avec ses pairs, il va aussi continuer à s’alimenter avec ce que les adultes vont lui proposer, comme Lucie avec son bâton-bateau, ou sa rose-nymphéa de Claude. Il a besoin pour vivre, pour se connaître et rencontrer les autres, d’être nourri avec de l’imaginaire. C’est la fonction du théâtre et des autres propositions culturelles adressées aux enfants, à leurs parents, et aux professionnels qui travaillent dans le domaine de la petite enfance et de l’enfance.
« Maman, je veux toi ! »
Il pleuvait ce jour-là sur les bords de Seine. Le vent soufflait. Deux mouettes chantaient et au loin arrivait une petite troupe d’enfants qui venait de quitter l’école pour assister à un spectacle[2] sur une péniche, la « Péniche opéra ». A peine arrivé sur la péniche, accompagné de sa mère, Arthur se manifeste : « Mes pieds sont mouillés ! », dit-il à la comédienne qui vient d’entrer en scène. Il pleut dehors, Arthur est sur une péniche qui tangue légèrement sur l’eau, et ses pieds sont mouillés ! Le vent souffle dehors, mais voilà qu’il souffle aussi dans le spectacle, il y éteint les lumières et allume les bougies… Dedans, dehors… Dessus, dessous… Eteint, allume… Les frontières se fragilisent au temps d’un spectacle ! Il y est question de rencontre, de crainte, d’étonnement, il est question de rejet, d’accueil, de solitude, de brins de vie, de brindilles qui construisent la vie. Verlaine est là… Il y est question de sanglots, d’une maman disparue, soufflée par le vent. Mais comment est-il possible qu’une maman puisse avoir aussi peu de poids au regard du grand vent, alors qu’elle en a tant au regard de son petit enfant ? C’est alors qu’Arthur s’agite, parle de plus en plus fort. Il soulève le rideau de velours noir qui cache le hublot de la Péniche Opéra, qui voile le jour mais aussi l’immensité de l’eau si proche de lui. Il le fait tomber, Arthur trouble le spectacle… Mais Arthur petit garçon de trois ans, ne rencontrerait-il pas dans ce temps du spectacle la crainte de voir sa maman disparaître, emportée par le vent ? Ne chercherait-il pas derrière le rideau noir du hublot de la Péniche Opéra une maman disparue, soufflée par le vent, lui qui clamera à sa mère à la fin du spectacle : « Maman, je veux toi ! ».
Arthur, comme tout petit enfant spectateur, n’est pas obligatoirement en mesure d’attendre la fin du spectacle pour traduire ses émotions. Les enfants petits ne sont pas des spectateurs émotionnellement correct…, il peut leur être nécessaire d’agir dans l’immédiat, par les mots, par le corps, faire des commentaires tout haut, tout bas, regarder le spectacle, lui tourner le dos, debout, assis... Le spectacle habite leur corps. Ils peuvent faire tomber le rideau avant l’heure !
Pourquoi il parle pas ?
Le noir s’installe dans la petite salle du théâtre. Du noir… à la nuit, le pas est vite franchi et le nom du spectacle nous y invite : 1,2,3 sommeil[3]. La salle s’assombrit, la scène s’éclaire. C’est une autre scène, ailleurs, éclairée par la lune… peut-être… De jeunes enfants sont là avec leur père, leur mère ou quelqu’un de proche. Nous sommes dimanche, il est onze heures. La nuit se réveille sur la scène, dehors le soleil s’est paré de tous ses éclats, il fait concurrence. Ceux qui sont là ont choisi quelques instants de nuit en plein jour, une promenade sur un bord de scène. Et là, une maman et son bébé. Une maman qui parle à son bébé-marionnette qui arbore fièrement de belles lunettes de plongée. Elle joue, elle chante, elle parle avec lui au moment de l’avant-d’aller-au-lit, l’avant-dormir. Spectacle d’ombres et de lumière, de musique et de mots où chacun des spectateurs peut rencontrer une part de lui, connue ou inconnue, quelque chose à partager ou à garder pour soi. On y rencontre Boucle d’or, papa ours et son petit dernier, une souris verte et des poules qui ont des dents, une marchande de sable aux allures de Betty Boop, immense, impressionnante, toute en formes et en couleurs…, une marchande de sable, qui arrive par surprise, comme les désirs, dans les rêves, au milieu de la nuit…, des paniers garnis de rêves et des « tiroirs à cauchemars »…, chacun puise et nourrit son imaginaire. Et puis, dans le noir de la salle, surgit une parole d’un petit garçon, Maxime, une parole imprévue, inattendue, à propos de ce bébé-marionnette aux lunettes de plongée : « Pourquoi il parle pas ? ». Une parole inattendue d’un enfant spectateur qui dit tout haut ce qui, là, le surprend. Comment se fait-il qu’il lui manque la parole à ce petit bébé sur la scène ? Lui, Maxime, qui commence tout juste à mettre sa vie en mots, a entendu le silence du bébé-marionnette. Il a entendu la différence entre cette maman qui nourrit son bébé de nourriture bien terrestre, mais aussi, de musique, d’images, d’impressions, de paroles et le bébé-marionnette qui ne dit ce qu’il ressent que par son corps, que par les mouvements de son corps. Mais pour Maxime, il est bien étrange ce silence, ce monde sans les mots ! Que c’est étrange de ne pas dire ! Lui, il est un petit garçon qui parle. Ce n’est plus seulement sa mère qui peut nommer les choses pour lui et dire son être, ce n’est plus seulement sa mère qui va interpréter ses émotions et les traduire en mots. Sa mère ne sait pas tout ce qui se passe en lui. Désormais, c’est par sa parole à lui qu’elle le saura, même si quelque fois elle pense qu’elle le connaît par cœur son petit enfant… Maxime a oublié qu’il avait été un bébé qui ne parlait pas. Pas de souvenir, mais sans doute quelque trace, quelque écho lointain… La toute dépendance du bébé-marionnette à sa mère qui se déploie sous ses yeux, l’intrigue et le fait parler. Comment est-ce possible que ce petit enfant ne parle pas ? Mais parle, pour dire ce que toi tu ressens ! Parle, pour que ta mère ne dise pas tout à ta place, que les mots n’émergent pas seulement de sa bouche à elle ! Parle, pour dire que tu existes ! Parle, pour dire que la nuit n’est pas silencieuse… Le silence d’un bébé-marionnette sur la scène, la parole que lui adressait sa mère, la traduction qu’elle faisait de ce qui n’avait pas encore de nom pour lui, ont poussé Maxime à se dégager de ce qu’il percevait comme le monde du silence. L’une parle, l’autre pas et Maxime se situe dans le monde de ceux qui parlent. Il parle et, pourtant, il y a toujours du silence en lui…
1,2,3 sommeil, un spectacle qui offre des mots, des images, de la musique mais aussi du silence, là où on ne l’attendait pas, pour s’avancer vers l’orée de la nuit et se risquer à la rencontre de la vie nocturne.
Des mots accrochés sur une portée…
- Écoute
- Quoi
- Chut
- Zut
- T’écoutes rien
- J’écoute et j’entends rien
- Quand on entend rien on entend tout
Écoute
Le silence
- Ça se tait trop le silence
Crocus et Fracas[4], jouent avec les mots, chantent et dansent avec les mots, jouent, chantent et dansent avec leur corps. Des mots qui se nouent, se dénouent au gré d’un son, d’un sens ; des corps qui tourbillonnent, s’enlacent et se séparent… Un frère, Fracas, et une sœur, Crocus, sont sortis de leur lit, la nuit : ils vont passer une nuit blanche. Dans le noir de la nuit Crocus entend la neige tomber, regarde les toits « tartinés de blanc » et elle attend… elle attend le matin. Fracas redoute le silence, il préfère la chasse au Yéti et faire peur à sa sœur. Il voudrait savoir tout ce qui se passe dans la nuit quand tout le monde est endormi… Un frère et une sœur qui se parlent sur une scène et leurs paroles s’adressent à de jeunes spectateurs qui les regardent, sourient, jouent à cache-cache comme eux avec les mots, avec les mains. Deux acteurs seuls sur la scène, seuls avec leur parole mais qui sonne si juste que nous voyons les toits tartinés de blancs, nous voyons l’ours blanc se promener dans la rue et les pingouins faire du toboggan sur les toits… Nous jouons avec Fracas qui invente l’arrivée du Yéti et nous tremblons pour sa sœur Crocus qui craint de se faire croquer. Des mots ordinaires et des mots extra-ordinaires, la poésie les habille, nous fait rêver mais aussi penser et réfléchir. Chacun est plongé dans son histoire en regardant cette autre scène, en écoutant tous ces mots mis en musique simplement par leur sonorité et leur proximité.
Du théâtre où les mots accrochés sur une portée, se balancent, s’emmêlent et résonnent… Du plaisir, du jeu, de la tendresse, des émotions qui traduisent les rencontres avec les visiteurs de nos nuits, la peur du noir et du silence, la peur des bruits et de la solitude, la peur de l’abandon et de l’inconnu, la peur de la perte d’amour. Dans l’obscurité de la salle de spectacle, ces paroles sont des petites lumières qui réveillent le plaisir de la magie, des retrouvailles et du monde de l’éphémère. Elles inventent un monde que nous connaissons déjà, mais leur composition avec d’autres sons, d’autres couleurs, d’autres rythmes, d’autres lignes courbes ou droites, éclaire de l’inattendu qui, alors, peut devenir moins effrayant.
Des scènes imaginaires… et des reflets de la vie.
Prendre à son compte, avec plaisir l’imaginaire et la création d’un autre est le pari des propositions artistiques. Il ne s’agit pas de dispenser de l’art pour que les enfants connaissent de plus en plus de choses et apprennent le plus tôt possible, il ne s’agit pas non plus qu’ils deviennent des artistes. Il s’agit de leur proposer une place sur le pont des arts.
Ils pourront y trouver une présence qui mette en lumière des reflets de leur monde interne, des reflets de leurs rêves et de leurs désirs, habités par le culturel et le social. L’enfant peut s’approprier les mots créés par un autre, mais qui font écho comme du familier. Il peut faire sien tout ce qui porte les mots dans le théâtre : la musique, la voix, la lumière, l’ombre, le mouvement, le visage, le regard…
Mais cela ne peut pas se faire dans n’importe quelle condition. Le petit enfant ne peut cheminer seul sur le pont. Pour pouvoir accepter la brisure du temps que provoque le théâtre, l’enfant tout petit qui se construit dans le familier et le quotidien, a besoin d’être accompagné, d’être suffisamment entouré de personnes qui font référence pour lui. La continuité doit être maintenue du côté des liens et de la parole, pour qu’il avance en sécurité sur le fil du temps mis en suspens dans le théâtre, pour qu’il y découvre avec plaisir, l’inattendu dévoilé par le souffle du vent.
Lorsqu’un enfant est à la crèche, chez une assistante maternelle ou dans un autre lieu d’accueil, le pont des arts ne peut être l’exclusive des professionnels. Ce sont les parents qui inscrivent les enfants dans la culture, les professionnels ne peuvent se passer d’eux.
Se risquer à avancer sur le pont des arts avec eux, c’est risquer une autre forme de rencontre et d’échange : il sera question d’émotion, de plaisir ou de déplaisir, d’étonnement, d’inattendu. Il sera question de moments inhabituels, de moments qui viennent rompre le quotidien et qui permettent de penser l’enfant, mais aussi ses parents, un peu différemment.
Le risque du théâtre, ce n’est pas celui du rêve qui ferait oublier la vie, mais celui de la rencontre, de la parole, de l’émotion, du rêve qui donne goût à la vie.
Aujourd’hui où le théâtre s’adresse aux enfants petits, les créateurs ont une grande responsabilité dans ce qu’ils vont inventer et proposer à ces jeunes spectateurs et aux adultes qui les accompagnent. Parfois, pour se prémunir des réactions imprévisibles et dérangeantes des jeunes spectateurs, des créateurs peuvent se limiter à leur proposer des spectacles qui marchent à tous les coups, des spectacles qui déclenchent le rire, qui induisent des réactions faciles de la part des enfants. Des réactions que nous connaissons. Ils démarrent au quart de tour…Pas de surprise pour nous adultes ! Pas de trouble ! L’enfant réagit là où on l’attend, il n’invente rien. Mais si l’inattendu disparaît du spectacle, quelle place reste-t-il à la création, à l’art de trouver les mots, les images, la musique pour parler les émotions de la vie ? Quelle place reste-t-il aux émotions de la vie ? L’univers se resserre. La vie se rétrécit. C’est ainsi que l’on offre des friandises à des enfants à la fin d’un spectacle, comme si le créateur ne croyait plus en sa possibilité de ravir les spectateurs par sa création. Il nous faudrait l’aide des bonbons ! Si les bonbons viennent peut-être au secours du créateur, ils peuvent étouffer aussi les capacités inventives de l’enfant spectateur.
Si l’enfant chemine avec plaisir sur le pont de arts, c’est qu’il demande à être nourri d’autres choses que des friandises. Il demande à être nourri de scènes imaginaires. Ces scènes imaginaires ne peuvent se satisfaire d’être des scènes toutes semblables les unes aux autres, toutes construites sur le même modèle : ce serait proposer un plat pays sans cathédrale pour unique montagne, ni même de vagues rochers comme mas de cocagne. Mais ces scènes imaginaires ne peuvent se satisfaire d’être des scènes identiques à celles de la vie quotidienne, ce serait proposer un pays où les pages des livres jauniraient d’ennui, un pays où la parole ne trouverait plus de nourriture dans l’absence, où l’écriture ne pourrait plus se graver dans les silences de la vie.
Un spectateur, grand ou petit, repère au théâtre, parfois bien malgré lui, des reflets de ce qui le concerne dans sa vie. Mais ce sont des reflets créés, inventés, trouvés par lui même, par le biais de la création d’un autre, dévoilant les traces d’un autre temps, d’une autre scène.
Le théâtre éclaire d’une autre lumière les traces de notre enfance toujours là, des traces de notre vie. Aussi lointaines, aussi incertaines qu’elles puissent être, parce qu’elles ne sont jamais exactement ce qui a été, la découverte de leur proximité nous étonne, nous émerveille, nous trouble... Remises au goût du jour, elles nous offrent alors la possibilité d’emprunter d’autres chemins, des chemins de traverse pour habiter et parcourir le monde. La création d’un autre, parce qu’elle dévoile des reflets de notre mémoire, de notre histoire, nous fait rêver.
Des paroles en scène…
Si le petit enfant, dès sa naissance, entre dans un monde de langage, sa rencontre avec des êtres parlants va lui ouvrir l’espace de sa propre parole. Pour grandir, vivre et parler lui-même, il va devoir lâcher le premier monde d’où il vient, un monde sans parole, pour qu’émerge son désir à lui, différent du désir de ceux qui l’ont porté à la vie, sa mère, son père. Il va devoir effectuer une forme d’exil pour avancer vers le monde des autres, le monde de ceux qui parlent. Le théâtre, en racontant le monde, est aussi une proposition qui contribue à accomplir ce trajet. Il offre alors au jeune spectateur des mots qui ont force et consistance, même pour parler de la légèreté des flocons de neige, même pour parler de la peur du marchand de sable ou encore de la naissance d’un petit frère.
Mais quelquefois les mots font peur même aux adultes, ils deviennent menaçants, comme le noir de la nuit. Alors, pour le très jeune public, on ne programmera pas de spectacles où les mots se logent. Alors, dans l’écriture, on ne prendra pas garde à leur usure. Usés, limés, polis…, ils deviennent moins dangereux. C’est oublier que l’enfant, quelque soit son âge, va prendre appui, pour emprunter son propre chemin de vie, sur les mots des autres, sur les paroles des autres qui lui sont adressées. Il va s’en nourrir. Peut-être les retraduira-t-il rapidement, peut-être les gardera-t-il au silence quelque temps encore…
Il y a des mots creux, d’autres qui résonnent. Il y a des mots qui nivellent le monde, d’autres qui jouent des ombres et des lumières de la vie. Trouver les mots justes, dire le monde à sa façon, c’est ainsi que les paroles en scène pourront atteindre le jeune spectateur, le toucher et qu’il aura la sensation de se connaître un petit peu plus à l’issue du spectacle.
Le tout petit enfant va devenir un homme. Non seulement un homme qui marche, mais un homme qui parle. Le spectacle vivant pourrait-il être pensé comme une aventure qui éclairerait en lui le plaisir de la parole ? Un chemin vers le plaisir de la rencontre avec les autres ?
Il y a quelque temps, je cheminais sur le Pont des Arts et je regardais couler la Seine, mais c’est une autre scène que je voyais : la Loire était devant mes yeux. La Loire la magicienne, la musicienne, grande interprète de la symphonie du Bleu : bleu-noir, bleu-vert, bleu-nuit, bleu-gris, bleu-ciel… bleu-Picasso, bleu-Matisse, bleu-deStaehl… La Loire avec ses îles de sable, de roseaux et d’aubépines, cachées sous les flots à l’abri des regards l’hiver, et se dessinant dans les brumes du printemps. Ces îles retenaient mes rêves, mais aussi mes angoisses d’enfant. Ces îles si difficilement accessibles alors, sans risquer la colère des sables, vues du Pont des Arts devenaient des traces bienveillantes, voir pétillantes. Ce sont elles qui m’ont guidée vers vous, au pays de la perle du Danube (autre grand interprète des bleus), et de son pont de chaînes (Széchenyl).
Seules les traces font rêver écrivait René Char.
[1] Psychanalyste, chargée de recherche au Grape (Groupe de Recherche et d’Action Pour l’Enfance), Paris.
[2] « Chanson d’automne », créé et joué par la compagnie Espiègle.
[3] Florence Labbé, compagnie Spouk.
[4] Catherine Anne, Théâtre de l’Est Parisien.