DES BÉBÈS AU THÈÂTRE
Lorsque les tout petits vont au théâtre ou lorsque le théâtre est invité dans les structures qui les accueillent, c’est un événement. Un heureux événement ? A n’en pas douter ! Mais pourtant pas à n’importe quelle condition.
Tant que le tout petit enfant ne se perçoit pas comme être séparé de sa mère, comme ayant un corps bien à lui, l’absence de celle-ci peut entraîner sa propre disparition. Les repères, tout ce qui est familier, sont alors essentiels, ils maintiennent sa continuité d’existence. la maison est familière, le domicile de l’assistante maternelle et la crèche le deviennent. Dans le familier, de l’inconnu mais aussi de l’inattendu peuvent surgir sans que l’enfant ne perde ce sentiment d’existence. Le tout petit prend même beaucoup de plaisir à aller voir et découvrir quelque chose qu’il ne connaît pas : le désir de grandir trace son chemin.
Dire à un bébé qu’il est un spectateur, c’est déjà le penser comme personne séparée des autres. Il est un spectateur comme tous ceux qui sont autour de lui, sur les coussins ou gradins devant ou autour de la scène. Il y a une convention : on ne peut franchir la ligne de scène, les spectateurs regardent et les acteurs jouent. Le théâtre est la scène de la séparation. Alors laisser les bébés envahir le plateau, ne serait-ce pas leur interdire l’accès au théâtre, l’accès à l’autre scène ?
Le théâtre est aussi la rencontre avec l’éphémère. C’est ce qui le différencie de bien d’autres initiatives culturelles à l’attention des bébés. C’est aussi ce qui vient interroger cette offre. Que vont-ils bien pouvoir retenir de ce qu’ils ont vu, entendu, s’ils n’ont pas le temps de le faire leur, de se l’approprier en répétant, manipulant ou en jouant ? Qu’est-ce que cela peut leur apporter si le temps n’est que fugitif, s’il n’est qu’événementiel ?
Le théâtre dérange l’ordinaire et bouscule les habitudes. Il faut alors s’accommoder de l’inhabituel et de l’inattendu. Si les repères spatiaux et temporels varient, ceux qui sont liés aux personnes investies affectivement par les enfants sont toujours là, ce sont ces personnes, par leur accompagnement, qui vont border cet inhabituel.
Accompagner au théâtre un très jeune enfant, c’est maintenir une présence attentive auprès de lui, un regard, un geste, une parole à son adresse pour qu’il puisse laisser libre cours aux émotions qui surgissent sans qu’il s’y attende, sans pour autant être envahi, et ainsi continuer, s’il le désire, à regarder le spectacle.
Si les sourires et les rires des tout petits sont des gorgées de bonheur pour les adultes qui les voient et les entendent, les pleurs sont très souvent source d’inquiétude et de trouble. Que faire alors des frissons et des larmes des enfants ? Le théâtre peut-il être le calque du mythe d’une enfance heureuse et insouciante ? Un tout petit aura peur, sera effrayé si la quantité d’excitation qu’il reçoit le submerge, si son psychisme est débordé et que ses repères volent en éclats. L’accompagnement, la présence vigilante d’un adulte auprès de lui freinent la possibilité de ces débordements et facilitent la création de ses propres inventions pour trouver une solution à ce qui peut le troubler.
C’est ainsi que l’enfant cheminera avec bonheur sur les rives du spectacle vivant, nourri de scènes imaginaires, qui l’aideront à parcourir le monde. Un monde qui n’est pas que merveilleux, nostalgique d’un paradis soi-disant perdu, d’un idéal d’enfance, mais un monde qui allie les conflits, la peur, la souffrance, les pleurs avec les rires et les plaisirs de la vie.