Laurent Dupont, Metteur en scène, Octobre 2006

COMPTE RENDU DES ATELIERS CONDUIT AVEC LES ARTISTES DU PROJET GLITTERBIRD

Jeudi  12 et Vendredi 13 Octobre 2006 à la salle des stages de la Cité Internationale à Paris.

Au cours de ces quatre rencontres de 2 heures chacune, nous pouvons estimé la participation  à ces ateliers d’une cinquantaine de personnes entre les artistes  invités et les  visiteurs du festival.

Je remercie tous ces participants  pour leurs contributions à ces rencontres   au cours desquelles nous avons eu la possibilité de reprendre des échanges amorcés à Budapest. Elles ont  été généreuses et importantes pour tracer un premier bilan de ces trois années dédiées à une recherche artistique en direction des tout petits et qui a vu la contribution d’artistes de la Norvège, de la Finlande, du Danemark, de la Hongrie, de l’Italie et de la France,  et nous souhaitons pouvoir les poursuivre…

Dans ce résumé, j’espère ne pas trop « trahir » le propos de chacun , sachant par ailleurs que la langue que nous avons choisie pour communiquer étant l’anglais , il manquera toujours les nuances que chacun aurait pu exprimer dans sa contribution à partir de sa langue d’origine.

 

Nos échanges se sont focalisés sur la communication avec ce spectateur  potentiel auquel nous nous sommes référés au cours de nos créations.

Il est nécessaire de souligner ici que les propositions qui ont été faites sont très différentes. Elles contemplent en effet  différents langages et différentes formes - musicales, plastiques , théâtrales- qui posent des regards et des relations différentes entre  ces objets artistiques, l’espace   et le spectateur interpellé - concerts, spectacles de théâtre et de danse, installations.

Toute communication renvoie immédiatement à un débat autour de la forme posée, en terme de « compréhension » .

 « Com-prendre »…To «  under-stand » . L’étymologie était  là pour nous aiguiller et étayer nos débats: « prendre avec » ou être en dessous »  de ce qui se déroule sous nos yeux , de ce qui sollicite nos oreilles et nos sens au cours d’une représentation. Nous y reviendrons.

Enfin ces débats ont été menés de sujet à sujet :entre l’artiste et l’enfant , où ce dernier est considéré comme tel, comme sujet, être pensant, dans la possession d’une certaine appréhension du monde, appréhension  syncrétique qui justement nous interroge dans notre « faire-artistique ».

 

En terme de communication et de relation, les questions qui nous ont traversées ont été axées autour de :

-Doit-on créer pour, avec ou au travers de ce publique ?

-L’enfant voit-il le spectacle au travers de ses yeux, de ses doigts …De sa peau? Certains ont ainsi évoqué  un « œil tactile » !

-Quel partage est-il possible de réaliser au cours de nos créations et des représentations ?

Entre comprendre ou transmettre, qu’est ce que l’enfant réussit à « prendre car il prend ! » ou à « cueillir » et qu’est ce que l’artiste est en grade de lui offrir ?

 

En général, il apparaît que chacun ait cherché à « viser haut » :

«  Qu’on lui lise la Bible ou qu’il entende parler à la télévision d’informations concernant l’Irak , l’enfant recueille ces paroles et ces  images »….

 Hors, quelques soient les langages et les formes proposées, l’enfant est  en effet confronté à chaque fois avec certaines traces qui vont nourrir sa mémoire naissante.

L’enjeu posé ici et sa résolution  ont mis en exergue et attesté de  la nécessité d’une  haute qualité artistique à viser  dans l’élaboration  de ces projets,  quelque soit leur réalisation!

 

Enfin « Etre/Touché » où l’on peut distinguer « l’être » -artiste ou spectateur- et « toucher ».Là aussi l’étymologie frappe à la porte ! Une touche, «  just a touch « »!Hors en anglais ce terme veut dire aussi « effleurer, émouvoir, atteindre »…Un mot aux  multiples entrées où affleurent l’expérience sensorielle du tout –petit mais aussi la touche finale de l’artiste…Là où les sensations se croisent , où se rencontrent une expérience intérieure et un regard externe. Là où l’artiste interroge le monde et où l’enfant le découvre…Etre en résonance ?

 

Puis nous nous sommes impliqués dans le parcours de création de chacun . Des mots et leurs évocations  nous ont frappés que nous restituons tels quels, laissant à chacun la possibilité de les développer ;

-« Nudité » : « Etre mis à nus »,  que ce soit pour :

-l’auteur pour qui « dans l’écriture, non ne  peut travailler qu’en étant nu, en travaillant sur quelque chose que l’on ne connaît pas encore. Ne pas savoir »

-ou la musicienne qui, à la fin de sa recherche, après avoir « enlevé » la forme , l’histoire, les mots, les instruments, se retrouve « toute nue » pour créer un contexte nouveau…

-« Dangers » : cette relation  instaurée peut –elle être  «  dangereuse » ? Quelles sont les limites que l’artiste pose à ses pulsions artistiques ? La création doit-elle s’assujettir à des considérations évoquant « le respect de »  ou «  l’avoir conscience de » ?

Jusqu’où peut-on aller  avec notre liberté pour leur laisser découvrir ce que l’on désire ?

Entre ces deux  « états »  témoignés, nous nous sommes engagés dans des réflexions  plus approfondies sur nos écritures.

 

Avant d’évoquer les arguments échangés, je voudrais un instant revenir sur cette question d’« être mis en résonance » : d’une part nous sommes confrontés à l’attitude souvent rencontrée chez l’adulte spectateur dans son recours à une certaine rationalité appliquée à la perception de la réalité et de l’imaginaire et d’autre part ce que nous « tend » l’enfant : par sa  vision syncrétique du monde .

Cette dernière considération ouvre un champ très vaste à notre investigation artistique. Elle établit certaines correspondances  possibles entre la recherche artistique et l’expérience du tout-petit en terme de pluralité des « sens »…

Cette remarque en illustre  une autre, celle des collaborations souvent sollicitées  pour ces créations ,réalisées    « à plusieurs mains », chacun apportant l’expérience  de son « savoir-faire », dans différents langages.

Elle a aussi permis de relever  l’exception de textes écrits pour les tout-petits,  en  lien avec ce «  bain de paroles  » que l’enfant expérimente depuis sa conception comme l’a tenté un auteur en s’engageant  dans la poésie  et l’écriture d’Haïku.

Un chorégraphe se pose la question de la relation entre les mot et le corps, entre l’action « présente » du danseur et «  le passé » de la parole déjà écrite. Un musicien s’est tourné vers  les vibrations de ses instruments dans une recherche d’une écoute « ré-unie », d’une vibration universelle dans laquelle chacun est immergé.

 

En terme de communication, si les enfants “prennent”, l’écriture et la réalisation du spectacle sont interrogés par cette relation .Ont ainsi été évoqués : 

-l’épure comme  une pratique de la soustraction.

-l’amour, cette empathie qui se produit à l ‘écoute d’une phrase comme « le moineau se souvient-il de son œuf » lorsqu’un  un écho se fait entendre dans la salle…

-Le silence, car on fabrique des mots mais on crée des trous… « Guillevic parle des noces de la poésie et du silence » dira à propos un auteur.

-la respiration, le rythme, qu’ils soient applique à un mot, un son ou une image.

(A propos, récemment,  une éducatrice qui assistait à « Archipel », me confiait qu’elle avait écouté tout le spectacle au travers de  la respiration, des bruits du cœur et de la tension du corps de l’enfant qu’elle tenait dans ses bras…)

-Enfin qu’à l’égard du tout petit nous devons laisser la place aussi au mystère : le trou, le noir, l’inconnu…

C’est vers ce  chemin que nous invitons l’enfant à partager notre route.

 

Nous avons parlé aussi d’une certaine  « dépossession «  ressentie par l’artiste  : un parcours intéressant qui traverse les différentes étapes marquées depuis l’écriture, son interprétation par le corps de l’acteur et  sa réception par  le corps de l’auditeur…

Mais aussi de la « confirmation » de son « être » artistique. Là où l’artiste  « se retrouve et se reconnaît dans on travail et dans sa recherche, sans compromis, avec les mêmes valeurs, la même énergie, la même attention ,seulement peut-être tout y est plus exacerbé. Une exigence.

La présence de l’adulte spectateur et accompagnateur, a été aussi évoquée. Comment doit-il être « nécessairement  convaincu »par  la qualité de ces enjeux pour s’y reconnaître et y trouver sa place ? Cette considération pose  des enjeux d’écriture à plusieurs niveaux, là où chacun puisse trouver son plaisir et sa nourriture.

Mais au travers de ces expériences , il a été relevée la nécessité de réaffirmer les limites entre un éveil artistique et l’évènement artistique, réaffirmant l’importance de ce « carré magique » où se met en action une certaine alchimie de la relation. Un  espace à ne pas franchir. L’expérience d’une nouvelle écoute de l’autre.

En conclusion à ce compte rendu,  j’aimerais évoqué ces parole de Marie Hélène Poppelard , philosophe en esthétique, au sujet d’une poétique de la relation :

«… Multiplier pour de jeunes enfants les occasions de rencontres (création et réception) avec des œuvres à plusieurs mains et plusieurs têtes possibles, nous appuyant sur leur exceptionnelle capacité syncrétique : ce serait prolonger l’état de grâce de la petite enfance en préparant l’avenir…c’est contribuer à une esthétique particulière »

Quand j’écrivais à propos de la petite enfance, que ce terme me « brûle », je pensais un peu à tout cela. A notre place dans la société en tant qu’artiste.

Et au cours de ces ateliers j’ai eu le plaisir de rencontrer beaucoup d’artistes prêts à offrir un peu de rêves, pour nous inviter,  comme au cours du spectacle « See my dress »,  à aller voir en dessous , « under-standing »,pour être déconcerté et découvrir un peu des secrets du monde !

 

Laurent Dupont

Metteur en scène

Octobre 2006