LE THÈÂTRE POUR LA PETITE ENFANCE : UN PASSEUR DE VIE
Le spectacle pour la petite enfance va fêter lui, ses vingt ans d’apparition sur la scène ! Si l’on admet que Monsieur Bébé a pris de plus en plus d’importance dans nos vies, il en va d’une certaine logique à ce que ces étranges petits objets plus ou moins artistiques que sont les spectacles pour Bébés aient eux aussi envahi le devant du plateau...
20 ans, le temps d’essayer, de jouer, de se tromper, de grandir, de transmettre, de comprendre, de choisir et d’essaimer en France comme au delà de nos frontières, de réussir quelquefois, de se perdre, d’autre fois, d’avoir envie de comprendre, d’échafauder des théories ou des discours, de tenter des explications à ce phénomène qui ne cesse de s’amplifier.
C’est qu’en vérité, on dispose encore de très peu de bagage théorique pour rassembler et structurer la connaissance et les expériences sur la rencontre entre l’art et les tout petits. Comment les bébés appréhendent-ils l’art, comment les artistes peuvent-ils trouver les bons moyens de communiquer avec un aussi jeune public, qui ne maîtrise ni le langage ni ses émotions ? Quelles spécificités et qualités la création artistique pour les tout petits devraient-elles comporter ? Quelle place occupe l’adulte accompagnateur, dans ses premières rencontres de l’enfant avec l’art ? Quelle différence entre une proposition éveil artistique et une proposition artistique ? Y-at-il un genre pour les tout-petits (comédie, tragi comédie, fantaisie poétique, un langage privilégié, narration, fable, ou divagation ?)
Toute sortes de questionnement qui circulent du Nord au Sud de la France, mais aussi dans nos pays voisins (Allemagne, Hongrie, Espagne, Italie, Finlande, Norvège ou Danemark) comme de l’autre coté de l’Atlantique. Mais s’il est vrai que dans nos contrées, on s’accorde à considérer les enfants en bas âge, comme on disait joliment autrefois, comme des êtres à part entière, actifs et curieux, avec une capacité considérable à appréhender l’art sous toutes ses formes, il n’en est pas moins vrai que la question de savoir ce qu’est un bon spectacle pour les bébés demeure entière et merveilleusement entière.
Qui pourra dire ce qui est bon pour les bébés et ce qui n’est pas bon pour les bébés ; du haut de quel magister, peut-on préconiser tel spectacle plutôt que tel autre, telle discipline plutôt que telle autre, telle couleur mieux que telle ambiance, la thématique du pain plus que celle de l’eau, celles du passage, plutôt que celle du papier……..
Et qui pourra dire comment et en quoi, le spectacle et la représentation que nous en voyons nourrit la conscience ou l’imaginaire du très jeune spectateur et aide chacun à appréhender le monde dans une nouvelle diversité.
Pour avoir de très nombreuses fois ces derniers mois assisté à des spectacles conçus pour les tout petits, en France comme aux quatre coins de l’Europe j’ai ainsi fini par me constituer mon petit manuel du spectacle pour les tout petits, sans jamais oublier ma qualité d’adulte spectatrice.
En quoi l’art sert à nous élever, à nous aider à nous tenir droit, pour appréhender au mieux notre condition d’homme, je l’ai cherché dans une « solide référence Freudienne » (Totem et Tabou) et en quoi il est impérieux et urgent de partager et d’aimer ensemble, collectivement, pour opposer une force au vide culturel ambiant, je l’ai trouvé en lisant les livres du philosophe Bernard Stigler. Et c’est bordée de ces deux solides piliers que j’avance dans la forêt des projets petits-enfants.
Je m’interroge sur le déferlement de projets pour les tout petits : car s’il y a 20 ans il fallait solliciter des artistes à se risquer au récifs et rivages du spectacle pour les enfants,et argumenter pour faire accepter l’idée du Bébé spectateur, il n’en est plus de même aujourd’hui ; C’est presque chaque jour, au détour d’une revue pour jeune parent, dans les théâtres de villes ou seur les bureaux de directrice au titre souvent plus bêtifiant les uns que les autres.
Pour autant, peut-on penser que cette multiplication de produits ne serait que reflet de l’ouverture d’un marché supplémentaire dans le champ de la bébélogie ?
Si cette idée me traverse bien souvent l’esprit, tout en me faisant frémir, elle est très vite contrebalancée par ce qui se passe autour de l’accueil du spectacle. Que ce soit dans un rapport individuel parent/enfant ou en vie collective entre éducateurs et enfants.
Et au fond je dirai que ce qui me parait (presque) le plus important dans toutes ces vingt dernières années c’est en quoi ces spectacles interrogent les uns et les autre des adultes dans leur pratique.
Est-ce si naturel d’emmener son tout-petit au spectacle ? En quoi cette pratique culturelle permet à l’adulte et à l’enfant d’entrer ensemble dans une pratique culturelle millénaire dont on nous dit pourtant et par ailleurs qu’elle est en pleine perte de vitesse et d’usage.
Pourquoi voulez vous amener votre enfant au spectacle, pourquoi des assistantes maternelles décident avec passion et mettent tout en œuvre pour accueillir un spectacle à la crèche, en quoi cela va-t-il radicalement changer le regard sur l’autre (l’enfant, l’adulte et moi-même) ?
De leur côté, les artistes qui s’engagent sur la création d’un spectacle pour les tout-petits ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur leur public. On ne peut pas créer pour les tout-petits sans prendre en compte ce public tout à la fois à part entière et entièrement à part, et dans ces temps d’individualisme forcené ou nombre d’artistes nous propose surtout d’assister et d’être en compassion avec leur tourment existentiel, ils ont ici la position doublement délicate de trouver le moyen de communiquer avec ces regards et ces oreilles, sans sombrer dans l’infantilisme, la crétinisation ou la facilité ou peut-être pire, la séduction.
Le spectacle jeune public est un spectacle qui peut tout dire et tout traiter. Mais il ne peut pas injurier « l’avenir » ; en voulant entrer en communication avec des tout-petits, l’artiste dit -de la façon qu’il lui sied- que la vie vaut la peine d’être vécue, et que les expériences dont nous sommes les héros sont porteuses de demain.
Ne pourrait-on pas avancer l’idée que le déferlement de productions de spectacles pour les tout-petits serait à mettre sur le compte d’une création où l’on peut encore oser la rêverie, un monde où l’histoire des perpétuels recommencements (des cycles, des souffles, des éléments) sont synonymes d’humanité, où les recommencements sont signes de re-naissance. Un lieu où la parole survit, où la création ou la re-création permet de mettre à l’épreuve des solutions singulières et où on peut espérer trouver de quoi soutenir et partager sa propre vie. Le spectacle pour la petite enfance, un passeur de vie !
Un monde où la vie est moins lourde à porter, parce qu’un ailleurs est toujours possible. Bien sûr l’enfant ne peut pas prétendre comprendre un monde qui le dépasse complètement. On ne peut lui demander de tout comprendre (au risque d’infantiliser sauvagement son propos). Il est cependant parti intégrante de ce monde qui l’entoure et l’englobe et il accepte, lui, d’être aussi dans ce monde sans vouloir tout comprendre. En ce sens il se révèle être pour l’adulte un formidable compagnon de spectacle. Avec pour vertu première de tout permettre. L’enfant ouvre toutes les portes à l’adulte, que celui-ci soit artiste ou qu’il soit spectateur. Que ce soit dans le domaine du sensoriel, du sens ou de la pensée (car il semble bien que les tout petits pensent…) des paysages s’ouvrent pour parcourir ensemble le territoire des émotions, des peurs ou des émerveillements.
Et je tiens que c’est par là que le théâtre pour la petite enfance tire son succès et son engouement, comme un juste retour des choses ; que c’est parce qu’il nous raccorde sur une pratique de spectacle vivant qui n’est ni « dépassée » ni rendue obsolète par la culture audio-visuelle standardisée dont on ne nous vante tant les mérites et dont on peut s’interroger sur le(s) profits.
Il trouve ainsi sa justesse et sa pertinence, ravissant les scènes de paroles habitées ou frondeuses, et résonnant en chacun des spectateurs qu’il soit infiniment petit ou infiniment grand !
Anne Françoise Cabanis